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Le cahier de la petite Morgane comportait de nombreuses dates où elle avait
retranscrit avec application chaque visite du père Noël. C’était drôle de l’imaginer
petite fille jouant aux devinettes, au milieu de la nuit, avec un père Noël bien en chair
assis sur le bord de son lit. J’allais cesser ma lecture - un peu lassé de ces comptesrendus
de visite un peu mièvre - lorsque j’en vins à un passage d’un tout autre
intérêt. Plus âgée, et donc plus curieuse, elle avait demandé à son surprenant
visiteur d’où venait sa magie et il lui avait raconté une histoire incroyable.
Il était bûcheron. Un soir qu’il avait travaillé très tard, dans un endroit éloigné de la
forêt, il avait aperçu une lueur bleue. Il était curieux. Il s’était avancé en direction de
la lumière. C’était au bord d’un petit étang où les animaux avaient coutume de venir
s’abreuver.
Au bord de l’eau, se dressait maintenant une curieuse petite maison ronde et
métallique montée sur pilotis et pourvue de nombreuses fenêtres par où s’échappait
la lueur qui l’avait attirée. Deux jours plus tôt, lorsque Martin était venu remplir ses
gourdes d’eau, elle ne s’y trouvait pas.
Un mouvement attira alors son regard et il vit une sphère transparente mais
légèrement bleutée s’approcher de la surface de l’eau. D’autres apparurent à ce
moment mais restèrent à bonne distance de l’étang. La sphère isolée descendit
lentement, jusqu’à toucher l’eau et un cri douloureux déchira la nuit. Martin prit peur ;
il se releva d’un bond et s’apprêtai à quitter les lieux lorsqu’un sentiment de calme et
de bien-être l’envahit soudain. Une boule bleue se dirigea vers lui et des images se
mirent à éclore dans sa tête.
Il comprit que les sphères étaient des formes de vie venues d’une autre planète.
Sur ce monde très lointain, les habitants mouraient à cause d’une catastrophe
écologique qui avait touché toute la planète et ils l’avaient quittée à bord de
« vaisseaux spatiaux » pour découvrir une planète qui pourrait les accueillir. Les
créatures avaient bien trouvé ce qu’elles cherchaient mais pas le moyen d’absorber
de l’eau sans en mourir. Accepterait-il de les aider ? En échange, il pourrait leur
demander ce qu’il voudrait, sauf de tuer ou blesser car ils étaient des êtres
profondément pacifistes.
Martin demanda en quoi consistait l’aide qu’ils attendaient et il se vit assailli par
une nuée de sphères bleues qui entraient dans sa bouche et qu’il avalait. Sur
l’instant, il sentit une vague d’effroi et de panique le saisir tout entier puis très vite
une sensation de légèreté et un sentiment de joie profonde le submergèrent tandis
que son corps se jetait de lui-même à genoux et se mettait à boire comme un homme
qui aurait passé plusieurs jours dans le désert avec une quantité ridicule d’eau.
Une fois que la soif de ses hôtes fut satisfaite, ils le laissèrent reprendre le
contrôle de ses gestes. Il s’éloigna de l’étang et s’assit dans la clairière, assommé
par ce qu’il venait de vivre.
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Une voix féminine retentit alors dans ses pensées et s’excusa de leur brutalité
mais ils mouraient de soif et n’avaient vu que cette solution pour survivre : entrer
dans son corps et devenir une petite partie de lui. S’il le voulait, ils partiraient mais
chaque fois que l’un d’entre eux quitterait son corps, il vieillirait de plusieurs années.
Martin fut bouleversé par cette annonce et le désespoir, le dégoût et la colère
montaient en lui lorsque ces sentiments furent effacés par une grande tranquillité.
Ses « envahisseurs » lui proposèrent une multitude de capacités pour compenser le
don de sa personne et c’est cette nuit-là que Martin put exprimer pour la première
fois son désir de réaliser un rêve d’enfance : il voulait donner vie à une légende, celle
du père Noël, afin de pouvoir apporter joie et réconfort aux enfants qui souffraient
injustement. C’est cette nuit-là que Martin scella le pacte qui le liait aux
extraterrestres et qui faisait de lui un être absolument unique.
Il abandonna son métier de bûcheron, entra en apprentissage auprès d’un
menuisier connu pour la finesse de ses jouets en bois, passa de longues heures à la
bibliothèque municipale à lire tous les récits de Noël qu’il pouvait trouver, et dans le
silence de sa maison à domestiquer ses tout nouveaux pouvoirs.
Il construisit de ses mains un magnifique traîneau et lorsque tout fut prêt, il partit
pour l’extrême nord de la Finlande où il bâtit une maison de bois douillette, une
écurie spacieuse, un atelier bien équipé. Il captura huit rennes et attendit l’arrivée
des huit autres vaisseaux spatiaux des extraterrestres, ses alliés dorénavant. A leur
arrivée, les sphères bleues prirent possession du corps des huit animaux dociles et
ce fut le 24 décembre 1914 que pour la première fois, le père Noël, assis sur son
traîneau, put s’élever dans les airs et commencer sa tournée.
Grâce aux sphères bleues, il pouvait voler, se déplacer à une vitesse
inimaginable, parler toutes les langues, passer à travers la matière, lire les rêves des
enfants et sentir leur tristesse.
C’est ainsi que la première petite fille qu’il rencontra s’appelait Morgane, car son
chagrin était intense et l’avait guidé aussi sûrement qu’un phare.
Quelques pages suivaient encore puis Morgane, devenue jeune femme, avait
cessé d’écrire dans ce cahier. Le dernier paragraphe était d’une écriture penchée, un
peu tremblée, mais de la même main.
« Mon cher Axel, au dernier soir de ma vie, je te lègue ce cahier et le secret qu’il
contient. Ne le révèle à personne mais attend le père Noël l’an prochain, il aura une
surprise de taille pour toi.
Ton arrière-grand-mère qui t’aime infiniment. »
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Je finissais à peine ma lecture lorsque le téléphone sonna. La maison de retraite
nous apprenait le décès de Morgane Leeds. Nous n’avions pas été prévenus
immédiatement pour permettre à la famille de profiter d’une matinée joyeuse avant la
tristesse des funérailles.
Nous ne partîmes pas pour Prague cet hiver-là, mais l’hiver suivant, où nous
passâmes les fêtes de fin d’année dans un tourbillon d’activités et de découvertes
qui me firent oublier le dernier conseil de grand-mamie.
Je rangeai soigneusement le cahier dans un tiroir de mon bureau : c’était une très
belle histoire. Je ne croyais déjà plus au père Noël, mais ce récit m’avait marqué.
Quelques années plus tard, alors que j’écrivais des nouvelles de science-fiction
pour un magazine, je rencontrai un « ufologue » distingué, Jacques Patenôtre,
passionné par le phénomène des Ovnis. Le récit de mon arrière-grand-mère me
revint en mémoire et je lui en parlai au cours d’un dîner bien arrosé. Il me posa de
nombreuses questions sur ma famille : ma mère, Aline, mon grand-père, Pacôme, et
mon arrière-grand-mère Morgane. Il m’interrogea notamment sur les lieux où ces
personnes avaient vécu.
Trois jours après, il se présentait à mon domicile : il avait fait une découverte !
Parmi les sites les plus visités par les Ovnis en France se trouvaient ceux où
Morgane Leeds avait vécu ! Il était certain que le récit dont je lui avais parlé était le
témoignage d’une rencontre du troisième type et pas une fiction…
A l’époque, cela m’avait fait rire et j’avais refusé catégoriquement de lui confier le
fameux cahier.
Aujourd’hui, j’ai quatre-vingts ans, je m’achemine vers la fin de ma vie et j’éprouve
un regret certain de n’avoir pas attendu le père Noël en décembre 1994. Si je n’avais
pas oublié, j’aurais peut-être surpris l’un des secrets les plus importants de notre
siècle. Si vingt ans plus tard, j’avais accordé davantage de crédit aux affirmations de
Jacques Patenôtre et continué les recherches dans ce sens, j’aurais sans doute tenu
le scoop le plus sensationnel de ma carrière de journaliste…
Je ne veux pas emporter ce secret alors j’ai écrit, je vous ai écrit, à vous, jeunes
lecteurs dans l’espoir que l’un d’entre vous aura davantage confiance et attendra,
tapi dans le noir et le silence, la venue de cet être extraordinaire, le Père Noël !!!
FIN